Eli, le magicien des couleurs

Guadeloupe

Parmi les images qui me reviennent de mon enfance, figure celle d’Eli. J’entendais dire qu’il était artiste, mais je ne suis même pas sûre, qu’à ce moment je saisissais ce que cela signifiait. Je le voyais dans les parages, bien longtemps avant d’avoir pu comprendre la moindre de ses toiles et je me rappelle l’avoir vu peindre et créer avec tout ce qui pouvait lui passer entre les mains. Toute sa vie consistait à dire au monde ce qu’il pensait, ressentait et percevait, avec ses pinceaux ou avec ses mots, d’ailleurs, je voyais bien qu’il le faisait avec grâce et poésie mais sans détour.

 

Ce qui, à mes yeux, faisait de lui un magicien était sa capacité à forger la teinte, la couleur qui révélerait ou accentuerait la force de la lumière ou celle d’un muscle. Ce qui me paraissait tout autant formidable était qu’il parvenait, apparemment sans effort, à recréer l’univers avec toutes ses nuances et tous ses mystères. Lui aussi, comme le Bon Dieu, pouvait passer des jours et des nuits pour créer le monde ainsi que ses couleurs, ses habitants, ses insectes, les bons, les mauvais.

 

Ce qui retenait mon attention, c’était l’entrelacement, et le rythme que l’on pouvait presque entendre en regardant une de ses œuvres. C’était un rythme saccadé, écho de la multitude de phénomènes qui se déroulaient dans l’espace qu’il présentait. J’ai encore à l’esprit ce tableau représentant une éruption volcanique.

 

On percevait la force avec laquelle bougeait tout une montagne. Quelque chose dans ces envols d’oiseaux et d’animaux divers fuyant un même lieu disait leur terreur. Les feuilles dans l’air et au sol montraient bien que le vent, lui aussi, était de la partie. Même le ciel et les nuages, dans leurs tons de rouge et de jaune semblaient en feu.

 

En fait, la plus grande des forces d’Eli résidait dans le fait qu’il avait compris la place centrale du mouvement dans toute vie et qu’il était soucieux d’en rendre compte.

 

Ses paysages étaient vivants, mais quand il dessinait un corps c’était aussi pour y insuffler la vie et faire ressortir la vigueur et le tempérament d’un personnage.

 

Il pouvait y avoir de la joie de la tristesse, la douleur, de la colère, de la chaleur, de la tendresse, mais il y avait toujours quelque chose et parfois même, le tout ensemble.

 

Ainsi, dans la peinture d’Eli, on pouvait voir tout ce que, malgré sa prolixité il ne disait pas. Dans ses oeuvres, on percevait, bien sûr, du talent, mais on sentait surtout une fragilité assumée, et parvenait difficilement à cacher son angoisse face à la vie.

 

Pour autant, sa peinture ne donnait pas l’impression d’être tourmentée et désespérée. Au contraire, chez chacun de ses personnages, on percevait la volonté de se défaire de tout ce qui pouvait les enfermer ou les limiter. Je voyais bien que son souci était toujours comment abolir la moindre frontière entre lui et sa liberté.

 

(Photo: https://lostandtaken.com/downloads/colorful-oil/)

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